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Madeleine Bonsoir

Publié le par Mozalyre

 

Le printemps est la saison de tous les espoirs, encore qu’une fois ne soit pas coutume ; j’ai eu le plaisir de recevoir un long message d’une blogueuse du Sud Ouest, Madeleine Bonsoir (ça ne s’invente pas !). Celle-ci me raconte que, grâce à la chronique relatant ma rencontre avec le poète Jacques Charpentreau (Florilège N° 133 et 134), elle a eu, je la cite, « la surprise de cueillir un fruit du poémier fort savoureux au gré d’un retour en arrière imprévu. » ajoutant : « Au cas où vous l’envisageriez, je vous autorise à publier mon message ; je serai très heureuse de le partager. » C’est pourquoi, avec plaisir, je donne à lire le souvenir de Madeleine.

 

Dans votre chronique sur Jacques Charpentreau, vous avez raconté que son ouvrage Poèmes pour les jeunes du temps présent, Anthologie de la poésie contemporaine (1975, Editions Ouvrières) avait apporté dans votre vie un souffle d’air frais. Figurez-vous qu’en lisant votre petite histoire, il m’est revenu en mémoire un épisode de ma vie que j’avais complètement oublié, alors qu’il m’avait ouvert, comme à vous, une fenêtre de liberté.

 

J’étais confortablement installée dans mon fauteuil, lisant tranquillement la revue, lorsqu’un mot m’a interpellée : anthologie. Je n’ai pas compris la raison de mon trouble, de ma sensation de joie à la lecture de ce mot. Pourtant, j’avais l’impression d’un déjà-vécu. Pour tenter de vous l’expliquer, les termes les plus justes sont ceux de Marcel Proust avec sa madeleine dégustée du côté de chez Swann : « Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ?»

En quelque sorte, ma madeleine à moi, c’était ce mot : anthologie. Je l’ai lu et relu, dit et chanté à voix haute, murmuré, pour tenter de retrouver l’événement de ma vie qui m’avait procuré ce plaisir, mais au fur et à mesure le mot perdait sa saveur. Encore une fois, Marcel Proust parle pour moi : « Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. »

Je posai la revue et me tournai vers mon esprit, prête à consacrer le temps nécessaire à la recherche d’une vérité que je pressentais sans parvenir à la saisir. J’envisageais cette attente sans angoisse : je suis une vieille dame et j’ai développé en moi au fil des années une capacité à la patience qui ne cesse de m’étonner et de me réjouir.

Je décidai de sortir un moment : marcher permet la rencontre avec soi-même. Voyez-vous, j’ai la chance de ne pas être enfermée en maison de retraite : la solitude ne me pèse pas et je garde ainsi ma liberté de mouvements, ralentis certes, mais suffisamment sûrs encore pour que je puisse décider moi-même de mes horaires et itinéraires de promenades ! (Pour rassurer mes enfants, j’accepte de laisser à mon cou un horrible pendentif d’alarme, auquel je dois cependant de pouvoir continuer à vivre dans ma maison.)

Ce coin de campagne, je l’aime de toutes mes forces. Bien que je l’ai quitté quand je me suis mariée, avec mari et enfants, je n’ai jamais manqué d’y revenir au moins une fois par an. A la mort de mes parents, j’ai hérité de la maison familiale, l’Ostal Naut, la Maison Haute (la plus haute du village !) : une bâtisse toute simple, qui n’a rien d’un château, certes, mais construite par mon grand-père, de ses propres mains, puis modernisée par mon père et, je crois, ma foi, très bien rénovée par mon mari et moi.

 

Je rencontre souvent sur les chemins ré-ouverts par les randonneurs, le souvenir de mes parents. Ma mère, que je n’ai jamais vue autrement vêtue que de noir ou de gris car disait-elle : « il y avait toujours un deuil à porter dans la famille », fredonnait souvent mais ne chantait qu’à l’église ; effacée en société, elle menait la maisonnée à la baguette. Mon père, béret sur la tête, veste de toile noire, ses mains calleuses comme agrippées aux emmanchures de son gilet arborait la traditionnelle ceinture de flanelle, chargée de tenir chaud aux reins du travailleur.

Tandis que je cheminais, croyant ma mémoire au repos, c’est l’image de mon père qui m’apparut, et plus précisément celle du rituel auquel il se livrait chaque matin dans la cuisine : le cérémonial de la ceinture ! Petite fille, assise devant mon petit-déjeuner, les yeux encore embrumés de sommeil, j’admirais ses gestes élégants, presqu’une danse, accomplie dans le silence. Dans la porte donnant accès à l’escalier des chambres, mon père, à la hauteur de sa taille, coinçait une extrémité de la ceinture, dont la longueur avoisinait les deux mètres. Après avoir fermé la porte pour bloquer la ceinture, il maintenait l’autre extrémité de celle-ci avec ses deux mains, par-dessus son pantalon, contre son ventre. Il s’assurait que son corps était dans l’axe, et à petits pas, sans s’écarter du droit cheminement qu’il venait de calculer, il tendait la ceinture au maximum. Enfin, en tournant sur lui-même, sans précipitation, élégant danseur, il l’enroulait bien serrée autour de ses reins et revenu à son point de départ, il libérait l’extrémité de la ceinture prise dans la porte pour la fixer dans son dos. Il pouvait commencer sa journée.

Ma mère, elle, avait entamé la sienne depuis longtemps et, après les activités intérieures de vaisselle et de ménage, vaquait à ses occupations domestiques extérieures : nourriture de la volaille, jardinage, cueillette d’orties pour la pitance des canards, etc.… (avez-vous remarqué qu’il y a toujours un « etc... » à l’énumération des activités des femmes ?)

 

Une voix sonore me surprit : « Alors, on fait la promenade ? » C’était le père L., que je n’avais pas vu arriver. Le père L., qui vient de fêter son quatre-vingt-dixième anniversaire, a toujours abordé de la même façon les promeneurs croisant son chemin, car il n’a de cesse de faire la causette. En général, il les prend à témoin du temps qu’il fait, jamais celui dont on a besoin ; s’il vous connaît, il demande des nouvelles de toute la famille ou bien quand vous êtes un vacancier, il s’assure que le séjour se passe convenablement, essaie de savoir si vous ne seriez pas le fils ou la cousine d’Untel… Et invariablement, il vous invite à poursuivre la conversation au café de la place devant un verre de rouge (pour lui en tout cas, parce que sa femme cache toutes les bouteilles de vin de la maison).

« Eh bé Madeleine ! Tu as l’air bien loin que tu me dis pas bonjour ?

─ Bonjour, Monsieur L., excusez-moi. Je réfléchissais figurez-vous. J’étais dans les souvenirs.

─ Oh ! Les souvenirs…, me répondit-il en haussant les épaules. Tu n’as pas pris soif à force de te souvenir ?

─ Je crois que oui. Allez, vous m’accompagnez au café ?

J’étais contente de bavarder un moment avec le vieil homme. Pendant qu’il saluait tous les joueurs de belote avant de passer la commande, je pris place sur la terrasse. Le soleil taquinait mon visage et je fermai les yeux pour le laisser caresser mes rides. Qu’est-ce que j’étais bien ! Vous me croirez si vous voulez, mais c’est à cet instant que le souvenir tant espéré me revint, que j’avais enfoui au plus profond de ma mémoire (saurai-je jamais pourquoi ?)

 

Je devais avoir douze ou treize ans. C’était un dimanche de printemps, lumineux, parfumé. J’avais accompagné mes parents en promenade et nous avions rencontré le père L. qui en ce temps-là déjà était très bavard et enclin à la boisson. Après une causette banale (météo, famille), il proposa évidemment à mes parents de poursuivre la conversation devant un verre. J’ai oublié pour quelle raison ni mon père ni ma mère n’était pressé, mais toujours est-il que nous nous retrouvâmes attablés à la terrasse du café de la place.

A la table voisine, étaient installées deux jolies jeunes femmes. Je me souviens que l’une était brune tandis que la seconde avaient des cheveux d’un roux magnifique. Il me semble qu’elles étaient vêtues presqu’à l’identique d’une chemise, d’un short et de chaussures de marche ; chacune avait posé un sac à dos à ses pieds. Elles n’étaient pas du village. Ce devait être des touristes, mais les adultes que j’accompagnais ont dû les dévisager avec désapprobation : à cette époque, deux femmes court vêtues, voyageant seules sans chaperon étaient suspectes de mœurs légères.

Moi, en tout cas, je les trouvais drôlement belles et, tout en sirotant ma limonade, je les observais. L’une d’elles, la brune je crois, feuilletait un livre en s’arrêtant de temps en temps sur une page qu’elle lisait à son amie. Bien que je ne les entendisse pas car elles parlaient à mi-voix, je devinais à leurs regards, à leurs gestes, aux mouvements de leurs lèvres, des échanges passionnés.

Alors que la brune était en train de lire une page à son amie, celle-ci hocha la tête et fit une légère moue. Je me souviens que cette réaction provoqua le mécontentement de la lectrice ; elle s’exclama en élevant la voix : « Tu n’as vraiment aucune sensibilité ! ». Elle poussa d’un vif revers de main le livre qui tomba par terre ; aucune des deux ne fit le geste de le ramasser. Elles restèrent silencieuses : elles boudaient.

Brusquement, la jeune femme rousse regarda sa montre : « Oh la la ! Nous allons être en retard. Dépêchons-nous ! » Elles prirent leurs sacs et quittèrent promptement le café. Je les revois traverser la place en courant et en riant. Je les suivis du regard jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans la rue de l’Eglise. Je m’apprêtais à reprendre ma paille entre mes dents pour terminer ma limonade lorsque j’aperçus le livre gisant dans la poussière. Un trésor pour moi. Il faut dire que dans mon enfance, il n’y avait pour ainsi dire aucun livre à la maison, si ce n’est le missel de ma mère et le mien, ainsi qu’un gros dictionnaire atterri chez nous par je ne sais quel hasard.

Quand mes parents décidèrent qu’il était temps de rentrer, je les suivis sans broncher. Au bout de quelques mètres, je m’écriai : « Maman, j’ai oublié mon foulard au café ! » Maman, non sans m’avoir reproché ma distraction, m’autorisa à retourner le récupérer. Vous aurez deviné que je n’avais pas résisté à la tentation et que le foulard était un prétexte. Au café, je ramassai mon foulard « oublié » par terre. En même temps, avec une dextérité dont je ne m’imaginais pas capable, je me saisis du livre et le cachai vivement dans la poche de ma robe.

Ce soir-là, je montai me coucher avec une bonne humeur qui fit sensation. Je pris soin de fermer correctement la porte de l’escalier des chambres. A la lueur d’une lampe de poche, je partis à la découverte d’une île au trésor sensationnelle qui me fit voyager pendant toutes mes vacances d’été. C’était une… anthologie de poésie ! Je crois bien ne m’être jamais fait reproche de ce geste que mon père aurait qualifié de vol. Il n’empêche que je me gardai d’en parler à quiconque.

La mémoire est bizarre car je n’ai retenu du titre de l’ouvrage que ce mot : anthologie, et je suis incapable de vous dire de quelles périodes, de quels poètes ou de quel style il s’agit. Je n’ai aucune idée de la maison d’édition. Je me souviens uniquement du plaisir extraordinaire que j’ai éprouvé soir après soir à lire et relire des poèmes, et de ces vers, qui n’ont cessé de résonner en moi, allez savoir pourquoi. J’ai découvert bien plus tard qu’ils sont de Marie Krysinska : 

 

« Les apaisements, les résignations, et les inquiétudes

Flottent dans l’air gris

Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. »

 

La rentrée scolaire approchait. Je désespérais de trouver une solution pour protéger mon livre secret. La veille de mon départ à la pension, dans le grenier mitoyen de ma chambre, j’allai récupérer ma valise ; celle-ci était placée contre le mur, près de la fenêtre. J’aperçus une pierre descellée que j’ôtais assez facilement. Je décidai de déposer mon livre dans ce « coffre » improvisé ; je replaçai la pierre et je partis, sereine. Et voyez-vous, l’anthologie y est restée car j’oubliai mon livre et sa cachette.

C’est en lisant votre chronique et en marchant sur mes chemins de campagne, que j’ai eu la surprise de cueillir un fruit du poémier fort savoureux au gré d’un retour en arrière imprévu.

J’ai cherché dans ce grenier devenu une chambre l’emplacement de la cachette. Inutile : désormais, une tapisserie recouvre le vieux mur qui ne dévoilera pas avant longtemps le secret que je lui avais confié… D’ailleurs, a-t-il jamais existé ?

 

Voilà, vous savez où m’a menée ma lecture a priori anodine.

Au cas où vous l’envisageriez, je vous autorise à publier mon message ; je serai très heureuse de le partager. 

 

Avec mon meilleur souvenir.

 

Madeleine Bonsoir »

 

 

Mme Madeleine Bonsoir m’a communiqué son adresse et son numéro de téléphone. Lorsque j’ai composé celui-ci, une voix m’a répondu : « Le numéro n’est pas attribué, le numéro n’est pas… ». Et quand je lui ai envoyé un courrier confirmant que je publierai son histoire, il m’est revenu quelques semaines plus tard avec la mention : « adresse et destinataire inconnus. »

 

 


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corinne 02/04/2011 13:09


Charmants souvenirs et bien narrés Merci Annie du Jour !!