Partager l'article ! Guy Thomas: (Article paru dans la revue de création littéraire Florilège N° 125 - Décembre 2006) Un autre artiste ...
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(Article paru dans la revue de création littéraire Florilège N° 125 - Décembre 2006)
Un autre artiste se prénomme Guy Thomas, auteur compositeur décédé en 1990, un site lui est consacré : http://ensouvenirdetoiguythomas.centerblog.net/. Vous pourrez écouter entre autres une superbe chanson dédiée à Jean Ferrat.
En 1985, après cinq ans d’absence, Jean Ferrat sort un album de quatorze chansons dont il a composé la musique et dont l’auteur des textes est un poète discret, Guy Thomas. Cet album « Je ne suis qu’un cri » sera couronné de deux disques d’or et un disque de platine ! Dans mon enfance, nous écoutions souvent Jean Ferrat à la maison, car ma mère était (et elle l’est encore…) en admiration devant sa voix, son physique (bien qu’elle ne l'ait jamais vraiment avoué !), et la qualité de ses chansons, en particulier les poèmes d’amour de Louis Aragon auxquels sa musique rend un hommage émouvant.
Grâce au romantisme maternel, les opinions politiques de Jean Ferrat, certaines pourtant bien éloignées de nos opinions familiales, retentissaient dans la maison, et l’interdit ne pesa pas sur lui, contrairement à Brassens « qui chantait des gros mots » et dont seul « L’auvergnat » trouvait grâce dans la famille, peut-être parce qu’il était frère de « La montagne » de Ferrat : l’âme humaine au cœur de l’exode rural…
J’ai eu le plaisir de faire connaissance avec Guy Thomas lors des rencontres Poétiques de Beaune en 2005. Invité par l'association des Poètes de l’Amitié, organisatrice de cet événement, il fut l’un des animateurs du débat du dimanche matin sur le thème : « Pourquoi mettre la poésie en musique ? ». Le public ne fut pas long à comprendre que ce poète était partisan de rendre la poésie accessible au grand public grâce à la musique. Jean Ferrat, compositeur talentueux, interprète exceptionnel autant qu’il est homme honnête et humaniste, ne s’y est pas trompé !
« Je ne suis pas littérature
Je ne suis pas photographie
Ni décoration ni peinture
Ni traité de philosophie
Je ne suis pas ce qu’on murmure
Aux enfants de la bourgeoisie
Je ne suis pas saine lecture
Ni sirupeuse poésie
Je ne suis qu’un cri »
(Je ne suis qu’un cri – 1982)
Né en 1934 en Belgique, d’une mère belge (« friturière, çà ne s’invente pas ! » aime-t-il à rappeler) et d’un père bourguignon, Guy Thomas, pendant son enfance fréquenta beaucoup les pensionnats mais n’y fut guère bercé de tendresse et personne ne lui murmura en le prenant dans ses bras :
« Viens mon frelot viens ma petiote
Ma tendresse ma liberté
Dans ce jardin barricadé
Pour les dingots pour les dingottes
J’aurai des mots si tu sanglotes
Si doux si bons si parfumés
Des mots qu’ils n’ont pas bousillés
Des mots tout chauds si tu grelottes
.("Viens mon frelot – 1985)
Devenu élève au lycée Carnot de Dijon, il a seize ans et se met à écrire « à donf » diraient nos jeunes d’aujourd’hui. Constatant l’évidence de son talent de poète dans ses petites facéties d’adolescent, son professeur de français l’encourage et lui fait connaître l’éditeur dijonnais Guy Chambelland. Celui-ci publie ses premières insolences dans sa revue « Le Pont de l’Epée ». Pierre Boujut, tonnelier, marchand de fer et de futailles, et poète du côté de Jarnac en Charentes, lui ouvre quant à lui les pages de sa revue « la Tour de Feu ».
Guy Thomas est reconnu comme un poète à part entière en même temps qu’il devient professeur de lettres. Le voici désormais sur les rails, mais pas les rails bourgeois ; lui, il roule plutôt tortillard populo qu’Orient Express aristo. Il n’empêche, excusez du peu, François Mauriac voit en lui un « héritier de la poésie populaire française ».
Il rencontre François Cavanna qui le fait collaborer à la revue satirique, Hara-Kiri, sous-titré « le journal bête et méchant », qu’il vient de créer, puis à Hara-Kiri hebdo, puis à Charlie Hebdo. Il y côtoiera le professeur Choron, ainsi que les dessinateurs Wolinski, Cabu, Reiser, des gens pas très recommandables pour les bourgeois qui n’aiment pas les cerises !
Rapidement, Georges Brassens et Léo Ferré le reconnaissent comme un des leurs. Jean Rostand déclare : « en lisant Guy Thomas, on se veut le frère d’un homme sincère, douloureux et libre, dont le cri nous réveille et nous délivre. »
Poète libre, Guy Thomas n’envoie pas dire ses idées : il les livre sans chichis dans ses « goualantes » où l’on retrouve la gouaille des anciens : Villon, Rutebeuf, Jehan Rictus, Francis Carco, Tristan Corbière…
Va donc poète eh pacotille
Tu pues l’anar à pleins naseaux
Tu n’as qu’à chanter les oiseaux
Et ne pas tant zyeuter nos filles !
Ah dépaver la rue Piron
Pour y semer mes perce-neige
Je m’en vais triste dans Dijon
Poète atroce et sacrilège !
(Rempart de la miséricorde)
Son premier recueil « Vers boiteux pour un aveugle » (Editions Guy Chambelland - 1969) fait l’objet d’excellentes critiques dans le journal Le Monde ainsi que dans Le Canard Enchaîné dont un journaliste lui conseille d’envoyer ce recueil à Jean Ferrat. Celui-ci apprécie puisqu’il met en musique et interprète « La leçon buissonnière » en 1972.
Je suis le bon dieu des rombières
L'ange du baccalauréat
Le petit besogneux pas cher
Le pédago petit format
Pendant que le petit crapaud
Apprend Caesar pontem fecit
Qu'il cherche l'ablatif en o
Qu'il bafouille le prétérit
J'ai le front contre mon carreau
Je rêve au loin j'hélicoptère
J'écoute siffler les bateaux
Je fais la leçon buissonnière
En 1973, il entre en encyclopédie, grâce à Serge Brindeau qui, dans son ouvrage « La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 » (Editions St Germain des Prés – 1973), lui consacre un article dans le chapitre intitulé « Nostalgie, accordéon, orgue et tambourin », chapitre qu’il partage avec André Hardellet et René Fallet : « Guy Thomas aime la liberté, même quand elle est mal portée. Il est anti-sabre et anti-goupillon, très violemment, anti-capitaliste et anti-stalinien. Il chante Rita-la-Blanche et les mauvais garçons. Un air d’accordéon a pour lui des amertumes de beaujolais. Sa poésie est orale, cousine germaine de la goualante. (…) Il y a encore chez Guy Thomas une profonde tendresse qui continue la tradition de la poésie populaire. »
D’autres interprètes prestigieux chanteront Guy Thomas, parmi lesquels Francesca Solleville, James Ollivier, et bien sûr Isabelle Aubret qui dans son disque sorti en 2006 propose une nouvelle version des « Cerisiers ».
Tant que je pourrai traîner mes galoches
Je fredonnerai cette chanson-là
Que j’aimais déjà quand j’étais gavroche
Quand je traversais le temps des lilas
Que d’autres que moi chantent pour des prunes
Moi je resterai fidèle à l’esprit
Qu’on a vu paraître avec la Commune
Et qui souffle encore au cœur de Paris
Ah qu’il vienne au moins le temps des cerises
Avant de claquer sur mon tambourin
Avant que j’aie dû boucler mes valises
Et qu’on m’ait poussé dans le dernier train.
(Les cerisiers – 1985)
Désormais installé dans le Jura, Guy Thomas n’en poursuit pas moins son travail de création poétique. En 1997, il publie en collaboration avec le peintre franc-comtois Pierre Duc, un coffret comprenant 24 poèmes et 24 dessins : « Quand le bonheur est une orange » (Editions Com’art). En 2000, les deux artistes se retrouvent et publient « Regards d’artistes : carnet d’atelier » (Editions Com’art) qui propose, en 21 toiles et 21 poèmes, une galerie de portraits féminins.
Tout récemment, en l’an 6 de la Cass’Hure, au mois des Vins jaunes, pour la Saint-Emilion, (comme l'annonce Jean-Michel Lévenard, maître d'oeuvre de l'ouvrage dont il est question ci-après) il publie aux Editions des Poètes de l’Amitié, un recueil de goualantes : « Les insolences d’un drôle de coco ». Et pour être insolent, il est insolent Monsieur Thomas. Il ne fallait pas s’attendre à du conformisme et du bourgeoisement correct, car il l’avait dit lui-même très jeune :
J’ai l’air d’un bon citoyen
J’ai tout du français moyen
Pourtant je suis le contraire
Du français règlementaire
Je suis un monsieur Durand
Pas conforme au plan courant !
(Guérilla in recueil Je ne suis qu’un cri)
Mon voisin, celui qui regarde la rue à travers ses volets fermés et la main sur la gâchette («juste au cas où ») m’a conseillé de me méfier des goualantes : « c’est pas comme les chansons qui passent à la télé ou dans le poste ; les goualantes , y a danger à les laisser filer dans la rue pasque là-d’dans, comme elles trient pas les cons, tout le monde en prend et du coup tout le monde peut les chanter, les vieux, les jeunes (faut faire gaffe aux jeunes !), même les femmes (faut faire gaffe aux femmes !), et après ça gueule et ça rigole et comme tout le monde chante ensemble, çà peut vous amener la révolution, les goualantes !»
Je ne sais pas vous, mais moi je lui chanterais bien celle-là, à mon voisin :
Toi l’écrivain de Germinal
Toi qu’étais le fils d’un Rital
Avec ta foi républicaine
Parlant sans rancune et sans haine
Çà fait cent ans qu’tu nous donnas
Une leçon mon vieux Zola
Je viens de fair’sa relecture
Au-dessus de ta signature
Çà fait cent ans qu’t’as mis dans l’mille
Emile !
C’était hier mais aujourd’hui
On peut ressortir tes écrits
Dans cette France où l’on r’commence
A nous parler de l’Anti-France
C’est pourquoi moi pauvre pêcheur
Je te rends ta légion d’honneur
Au nom de tes compatriotes
Je la mets sur ta redingote
Cà fait cent ans qu’tu mets dans l’mille
Emile !
Guy Thomas n'en a pas fini d'être révolté et de le clamer haut et fort. Il continue lui aussi à mettre dans le mille en publiant, en 2008, un nouveau recueil : "La canaille se
rebiffe" (Editions des Poètes de l'Amitié). Au cas où l'on ne comprenne pas correctement la signification du titre, le célèbre peintre Ernest Pignon-Ernest a apporté la précision
indispensable en illustrant la couverture du recueil.
Guy Thomas : révolte, sexe et humour. Et j'ajouterai fidélité à soi-même, fidélité à cet enfant privé de son enfance parce que stygmatisé, étiqueté "canaille" (ne dit-on pas aussi "racaille" aujourd'hui ?), et qui, confie-t-il dans sa préface, "comme tant d'autres, n'a jamais pu se guérir des humiliations et des souffrances qu'il a dû subir à l'époque. Un jour ou l'autre, la canaille se rebiffe."
Guy Thomas prouve qu'elle peut se rebiffer avec talent et servir d'exemple !
Annie Raynal
Tous droits réservés - 2009
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