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Marie Noël

Publié le par Mozalyre

(article paru dans la revue Florilège N° 126. Je l'ai légèrement remanié)


« Mon Dieu, je ne Vous aime pas, je ne le désire même pas, je m’ennuie avec Vous ». Cette femme qui lance au Ciel une telle invective (in Notes Intimes, La communion pauvre) proclamait-elle ainsi son rejet de Dieu ? Certes non, car la poétesse bourguignonne Marie Noël n’a pas usurpé sa réputation de poétesse catholique. Mais ce qualificatif reste réducteur voire rédhibitoire pour certains ; d’autres s’approprient sa foi pour occulter la profondeur de sa réflexion intellectuelle. Ne nous en tenons pas à ses étiquettes…

Pour ma part, il y a peu de temps encore, lorsque j’évoquais Marie Noël, je l’assimilais à la statue trônant à Auxerre : une vieille dame modeste avec un modeste chapeau, un modeste panier à provisions et un modeste petit chien, une vieille dame qui devait écrire une modeste poésie vieillotte, et je ne m’y intéressais pas. Tout au plus, connaissais-je sa célèbre « Chanson » : « Et je cousais, et je cousais… » que je classais « fleur bleue » !

 

C’était avant… avant que mon amie Agnès Cerbos, magnifique vieille dame à la voix de cristal (elle fut chanteuse lyrique) ne m’incite à re-découvrir la vie d’une femme, une vie de femme… Agnès a reconnu en Marie Noël, outre une compatriote bourguignonne, une compagne, une sœur. Chacune, dans son contexte de vie, a relevé le défi des épreuves et bâti son existence en conquérante de haute lutte. L’une comme l’autre ont fait de leurs blessures, si ce n’est des atouts, du moins des forces.

 

Marie Mélanie Rouget, devenue en poésie Marie Noël, en souvenir d’un petit frère décédé à Noël, est née en 1883 à Auxerre  où elle vécut jusqu’à sa mort en 1967.

Ignorée de nombre de ses contemporains, voire dédaignée pour des poèmes que d’aucuns ont pu qualifier de poèmes « d’eau bénite », son œuvre fut couronnée en 1962 par le Grand prix de la Société des Gens de Lettres et le Grand Prix de Poésie de l’Académie Française.

Et quelle œuvre ! Témoignage d’une vie de femme au-delà des apparences, d’une intelligence supérieure et d’une culture immense, riche en humanité, intérieure davantage que modeste, intime avec Dieu et non pas grenouille de bénitier.

Le père de Marie était un brillant intellectuel, professeur de philosophie et d’histoire de l’art, sculpteur sur bois à ses heures. Il mit à la disposition de sa fille sa culture raffinée, sa passion pour la connaissance et la réflexion. On ne pratiquait pas la religion chez les Rouget, mais on était profondément humaniste.

 

Très tôt, son parrain Raphaël Périé, « le vieux sage au beau visage de cheik arabe », devina en Marie, une extraordinaire personnalité qu’il définit comme « de la neige qui brûle ». Plus tard Robert Sabatier la qualifia même de « Saint François d’Assise au féminin ».

 

Marie est d’abord musicienne : « J’écrivis mes premiers vers à huit ou neuf ans. (…) Mais j’appris la musique, l’harmonie un peu et un jour, cherchant des paroles pour mes airs, il m’arriva de ne plus trouver que des paroles. » (Notes Intimes)

 

Elle avouera dans ses Notes Intimes parues en 1959, que « l’irruption inattendue du public dans (son) secret poétique (lui) fut extrêmement pénible. ». Cependant, elle n’hésite pas à interpeller directement son lecteur, à rappeler à ce passant qu’une rencontre vraie ne saurait se contenter d’être superficielle :

 

« Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi !

Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire :

La poussière sans nom que ton pied foule à terre

Et l’étoile sans nom qui peut guider ta foi.

 

Je ne suis pas telle qu’en apparence :

Calme comme un grand lac où reposent les cieux,

Si calme qu’en plongeant tout au fond de mes yeux,

Tu te verras en leur fidèle transparence… »

(Les Chansons et les Heures)

 

Marie Noël, au fil de ses écrits, se révèle elle-même en tant que femme et en tant que poète, demeurée sauvage sous une apparence conventionnelle. Elle va puiser dans son amour de la nature, les images simples et justes par lesquelles elle exprime toute sa liberté d’être... jusque dans sa soumission à la volonté de Dieu : « Si j’étais plante, je ne voudrais pas être de ces plantes qui ont trop affaire à l’homme. (…) Et si j’étais animal, je ne voudrais pas être bête de maison ou de ferme (….)

Et j’aurai été toute ma vie animal des plus domestiques, bête de somme, chien attaché, serin en cage. Ou légume à faire la soupe. C’était la volonté de Dieu. »

 

Volonté de Dieu, certes, acceptation, certes, mais cette soumission, cette acceptation ne vont pas de soi ; Marie Noël en vient même à se rebeller : « Mon Dieu, je ne Vous aime pas, je ne le désire même pas, je m’ennuie avec Vous. Peut-être même que je ne crois pas en Vous.

Mais regardez-moi en passant.

Abritez-Vous un moment dans mon âme, mettez-la en ordre d’un souffle, sans en avoir l’air, sans rien me dire. » (« La communion pauvre » in Notes Intimes)

Et lorsqu’elle chante l’amour, l’amour fol, Marie Noël n’y cache rien de mystique : elle y est femme, humainement femme, prête à tant de sacrifices pour que l’homme à qui elle voudrait se donner, la connaisse : « (…) Un jour, je trouvai la terre et j’inventai la réelle maison d’une femme vraie. (…) Je savais quelle porte s’ouvrirait tout à l’heure et qui entrerait. Je savais quel souper de ma façon nous mangerions ensemble et dans quelle ombre de la chambre je préparerais le berceau. (…)

Et je m’en irai d’ici sans savoir ce qu’était une demeure humaine. » (« Demeures » in Notes Intimes)

 

Bien rares ceux qui n’ont pas entendu au moins une fois ce tendre poème dont je parlais plus haut : « Chanson » (Les Chansons et les Heures) qui débute ainsi :

« Quand il est entré dans mon logis clos,

J’ourlais un drap près de la fenêtre,

L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…

Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

 

Et je cousais, je cousais, je cousais…

-- Mon cœur qu’est-ce que tu faisais ? »

 

Gardons-nous de ne retenir de ces vers qu’une simple bluette écrite par une naïve jeune fille que l’amour oublia au fond de sa province !

Car ce poème, représentatif de la révélation de l’amour à une femme qui vit dans la solitude, exprime déjà ce que Marie Noël appellera « la source la plus profonde et la plus constante de (son) inspiration : la solitude ; cette solitude demeure la note fondamentale de (sa) plainte chantée. ».

 

Marie Noël, à la fin de sa vie, se retourne sur sa vie de poète dont elle ne fit jamais profession : « Sans doute, si j‘avais été « écrivain de profession », une personne sérieusement classée, qualifiée, considérée, qu’on n’ose pas plus déranger qu’un fonctionnaire en fonction, j’aurais probablement écrit beaucoup plus de poèmes, mais j’espère que les plus précieux, ceux qui avaient vraiment une âme à sauver, grâce à Dieu, l’auront sauvée. (..)

Alors ? Comment se soucier d’une fille à tous dérobée qui dans son effroi d’être révélée comme une faute qu’on n’avoue pas et le reproche qu’elle se faisait d’être cette folle chez les sages, s’efforçait tant qu’elle pouvait de se rendre semblable aux autres, couleur de famille, couleur de voisins, couleur de tout le monde, pour ne pas trahir son jeu… coupable… et passer toute inaperçue ? » (Notes Intimes)

 

Marie Noël, la « bonne dame d’Auxerre », vraiment comme tout le monde ?

Ce ne fut certes pas l’avis de son parrain Raphaël Périé qui la révéla, ni celui d’Henri de Montherlant qui la considérait comme l’un des plus grands poètes, ni même du général de Gaulle qui vint la saluer spécialement lors d’un déplacement en Bourgogne.

Ce n’est pas non plus l’avis de l’écrivaine belge Colette Nys-Mazure qui se réfère à elle autant qu’à Baudelaire en un double hommage magnifique :

 

« Baudelaire (1821-1867) et Marie Noël (1883-1967) :

Oserais-je dresser un tombeau double pour ces poètes que tout semble opposer ? Folie d’allier l’eau et le feu ! Cependant l’un et l’autre m’enchantent et me fécondent.

Un homme ténébreux, une femme de joie, mais aussi un homme de plaisir et une femme de désert. L’un comme l’autre ont connu le vertige du mal ; ils aspirent à l’Idéal mais lui, en opposition au Spleen, elle en foi ardente et ardue. Ils sont au monde, tous sens dehors : chez lui, l’odorat en priorité, chez elle, l’oreille musicienne. Oui tout les sépare, mais la poésie les rassemble et donne à leur vie si brève pour l’un, si obscure pour l’autre, une splendeur et un héritage hors du commun.

Alors je suis là, mots à la bouche, fleurs à la main, sur le faîte de leur demeure dernière : Je n’ai jamais eu de maison mienne, avoue l’une, tandis que l’autre décrit à l’aimée le terme du voyage auquel il la convie :Des meubles luisants/ Polis par les ans,/ Décoreraient notre chambre

Entends ma chère, entends la douce Nuit qui marche chuchote l’un, alors que l’autre tisse ses chansons autour des heures : Conduis-moi lentement seul à travers les choses,/Le long des heures tout à tour brunes et roses.

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques entonne Baudelaire, et Marie Noël murmure J’ai vécu sans le savoir,/Comme l’herbe pousse…

Affronter, confronter des fragments, quel intérêt ? Seule m’importe la force du verbe qui me poétise. A cette double source, je vais boire quotidiennement. Et l’eau étincelle dans le creux de ma main avant de nous rafraîchir. »

 

Ainsi donc, au-delà de l’apparence, Marie Noël, femme de foi, femme d’esprit, femme de solitude, femme de sentiment, toute en émotion contenue, mérite d’être re–connue comme une poétesse, une intellectuelle qui marquera son époque.

 

 

 

Une bibliographie complète de Marie Noël est disponible sur le site de l’Association Marie Noël : Cahier Marie Noël N°14 & 15

 

« Marie Noël, une vie de femme », poèmes dits par Agnès Cerbos : CD édité par l’association Art et Culture 21910 Corcelles lès Citeaux

 

 

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cocoray-ems 07/11/2009 15:48


Merci beaucoup. J'ai pu ainsi re-découvrir cette poetesse.