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Stéphanie Benson

Publié le par Mozalyre

(article paru dans la revue de création littéraire Florilège N° 131)


La femme dont je vais vous parler et à qui le noir va si bien, n’est pas chanteuse. Elle est écrivaine, écrivaine noire. Non pas en raison de la couleur de sa peau, mais de par la couleur de son écriture.

 

En effet, Stéphanie Benson est aujourd’hui considérée comme l’un des meilleurs auteurs de Noir de la nouvelle génération.

 

J’ai fait sa connaissance à l’occasion de « Temps de Parole » 2007, festival littéraire organisé chaque année en Bourgogne par l’association dijonnaise « La Voix des Mots » et le comédien Yves Jacques Bouin et

En 2007, le thème était le Noir, illustré par une citation d’Henri Michaux : « Arrivé au noir, le noir ramène au fondement, à l’origine » et l’un des auteurs invités était Stéphanie Benson.

 

Parmi les multiples manifestations, a lieu une soirée « lecture – buffet - partage » (associative quoi !) intitulée « l’Agora », au cours de laquelle La Voix des Mots invite tous ceux qui le souhaitent à venir lire un texte en prose ou en vers évoquant le thème de l’année.

Stéphanie Benson ouvrit la lecture avec une nouvelle de sa composition « Mémoire de sable », d’une voix douce, rejetant de temps en temps sa chevelure souple d’un élégant geste de la main.

Douce et belle ambiance poétique. Bien loin, me semblait-il d’une ambiance de roman noir, « roman qui évoque des péripéties sinistres, terrifiantes, notamment meurtrières », selon la définition donnée par le « Dictionnaire des mots et expressions de couleurs – Le Noir » du CNRS Edition.

 

« C’est comme le désert en accéléré. Elle va trop vite, l’eau des océans. Même pas le temps d’arriver quelque part qu’elle est déjà repartie. L’océan zappe, mon fils, il ne se pose pas. Ne respecte rien. La mer ronge tandis que le désert recouvre. Que fais-tu ?

- J’écris, grand-père. Je recouvre la page croûte de mon écriture de sable. Je fixe mes pensées pour qu’elles restent en place. Je ne veux pas être comme la mer.

Le dieu Horus cultive son propre néant. »

 

Puis les mots et les images se firent plus durs, on retrouvait la noirceur et la complexité des relations humaines. Et pourtant l’ambiance restait à la poésie, douceur toujours et beauté sans aucun doute :

« Du sable. Dans le désert, les récipients se remplissent de sable. Dans le désert, tout se remplit de sable. Le nez, les yeux, les oreilles, les cheveux, les chaussures… C’est pourquoi Aba s’entoure la tête d’un chèche et ne se chausse que de babouches souples qui laissent aller et venir le sable mou. Dans le vase, quoi qu’il y ait eu avant, aujourd’hui, il n’y a plus que du sable, et le sable ne retient pas les fantômes.

- Ce n’est pas une raison pour tuer son frère, insista-t-il. On ne tue pas son frère juste parce que c’est le préféré.

- Et pourquoi pas ? Tuer, c’est juste frapper un peu plus fort que d’ordinaire. »

 

Cependant, à la fin de l’histoire, la voix de la lectrice se tut sur une note d’espoir, à l’instar d’un conte de sagesse :

« - Ne peux-tu écrire autre chose que le frère ennemi d’une histoire précédente ?

- Aba inclina la tête une seule et unique fois.

Il prit le vase dans une main et retourna dans le désert pour écrire.

Une autre histoire d’amour et de pardon, d’ordre rétabli.

Puis il posa le vase au pied d’une dune et laissa le vent de sable nettoyer ses plaies.

Car ce qui est écrit existe et perdure bien au-delà de l’insignifiance humaine. »

 

Lorsque les lectures partagées furent terminées, , devant le buffet approvisionné par les participants à la soirée et dressé par les bénévoles de la Voix des Mots. J’eus le plaisir de converser avec Stéphanie Benson.

 

Je retiens notamment de nos échanges sa belle définition de la poésie : « La poésie est une transmission économique d’émotion ». En même temps, je restais intriguée par son choix d’écrire des romans noirs.

 

 

D’origine anglaise, Stéphanie Benson a très tôt été attirée par les livres : « Mon enfance s’est envolée avec Tolkien, Dickens, Du Maurier et Peake, mon adolescence a tenu le coup grâce à Lawrence, Keats, Eliot et Orwell... »

A l’issue de ses études universitaires, titulaire d’une licence de psychologie et de russe, elle s’installe définitivement en France en 1981. Elle exerce dans le Lot le métier d’éducatrice qui la met en relation avec des parcours de vie détruits, décalés, notamment des toxicomanes.

C’est en 1986 qu’elle décide de se lancer dans l’écriture en utilisant sa langue d’adoption, le français : « J'ai insisté, travaillé, griffonné, et finalement la langue française m'a adoptée. »

En 1995 paraît son premier roman « Une chauve souris dans le grenier » (Ed. Atalante ), dans lequel un commissaire de police, Camille Simon, poursuit l’assassin d’une jeune droguée. L’auteure mêle habilement, au travers du personnage de Simon, la double personnalité du professionnel dans sa recherche du criminel et de l’adulte en quête de sa propre histoire : veut-il simplement retrouver un criminel ou résoudre au fond sa propre énigme au travers de « l’ange de la mort » qu’il poursuit ?

« Simon se sentait épuisé, démuni, vidé de toute son énergie. Les nuits sans sommeil succédaient aux nuits sans sommeil, les jeunes filles assassinées également, et son sentiment de responsabilité personnelle grandissait d’heure en heure, remplaçant progressivement l’impression de folie qui l’avait si longtemps submergé, la dépassant même. Il se savait lié au meurtrier comme un bébé à sa mère, sans trouver l’emplacement ni la nature du cordon ombilical. »

 

Après un deuxième roman, « Un singe sur le dos » paru en 1996, Stéphanie Benson reçoit en 1997 le prix Michel Lebrun de la ville du Mans pour le troisième : « Le loup dans la lune bleue ».

 

Dès lors, son choix est fait : elle écrit noir : « Mon domaine est celui de l'étrange, du décalé, d'un léger sentiment de malaise ; du polar sur les bords, un soupçon de fantastique, un plongeon vers le noir... et le désir de comprendre ce qui fait que parfois l'homme dérape. »

Cependant, si elle a été marquée, enfant, par l’arrestation de deux tueurs en série, Stéphanie Benson n’est fascinée ni par le crime ni par les criminels. Au contraire, elle tente de comprendre « pourquoi, nous les humains, commettons de tels actes. Il n’y a rien de grand dans un tueur en série, rien de beau. C’est de la destruction stupide, et pourtant nous continuons de produire collectivement des individus pour qui la seule solution est la destruction de leurs semblables. »

 

Pour Stéphanie Benson, le roman noir « est un genre littéraire qui permet de creuser l’humain dans toute sa splendeur y compris dans sa splendeur négative, mais aussi de le faire en creusant le style littéraire.

Certains auteurs, je pense notamment à James Ellroy ou, plus récemment, David Peace, ont un travail dans le roman noir qui interroge autant le fond que la forme, et c'est ce qui, à mon sens, rapproche le roman noir de la poésie. Un poème romantique comme « Isabella and the pot of basil », de John Keats, est une histoire terrible de meurtre et de vengeance écrit en poésie, ou la traduction du Corbeau de Poe par Mallarmé, ou Shakespeare. A mon sens la poésie est l'essence de la littérature, et certains écrivains noirs comme Marc Villard sont passés de la poésie au noir presque naturellement. Certaines nouvelles de  Marc Villard sont pratiquement de la poésie en prose, et c'est ce souci d'aller à l'essence des choses qui réunit les deux genres.

La poésie, comme le roman noir, pour moi, tente de saisir le fond, la complexité des émotions humaines, puis de les retranscrire en un minimum de mots. C'est la métaphore, qui permet de jouer sur le métatexte, le non-dit mais sous-entendu, tout ce qui est derrière les mots et ce qui nous est commun dès lors que nous parlons la même langue et vivons dans la même culture. Le souci d'une écriture ramassée, imagée, métaphorique est commun à la poésie et au roman noir. Quand Baudelaire décrit en poésie une charogne, il nous parle de la mort, de notre peur de la mort, de ce corps qui va se décomposer avant de disparaître... Dans le roman noir, nous nous soucions des mêmes thèmes. »

 

Ecrivain prolifique, scénariste, auteure d’ouvrages pour enfants (tendant vers le noir bien évidemment), dont un roman à vocation pédagogique pour montrer aux jeunes écoliers que le latin est une langue vivante, on sent que Stéphanie Benson est également avide d’expériences littéraires qui la plongent dans la vraie vie, telles que l’animation d’ateliers d’écriture en milieu carcéral ou scolaire, ou l’écriture d’un ouvrage commun avec une sociologue relatant un long conflit social au sein de l’usine toulousaine JOB.

Elle a mis en ligne par ailleurs des récits et des poèmes sur le site Internet de la revue « Le Passant Ordinaire ».

 

« (…) Posséder des SICAV ou des petits pois, où est la différence, la vraie ?

On peut aussi décider que son bonheur

Passe par l’accumulation, la fructification et le non partage

De tous les petits pois du monde.

Le problème se densifie.

Il faut également, puisqu’on y est, que les gens comprennent,

Se rendent compte, changent, aillent chercher leur bonheur ailleurs

Que dans les petits pois.

Qu’ils revoient à la lueur de leur planche dans l’œil

Le monde qu’ils contribuent à pourrir.

Les gens.

Les autres. (…) »

(Extrait de « Que faire ? » in Le Passant Ordinaire N° 36)

 

Retrouvez-la sur son site : http://www.stephaniebenson.org/

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