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Françoise Lefèvre

Publié le par Mozalyre

(Article paru dans le N° 122 / Mars 2006 de la revue Florilège - Mis à jour en juin 2009)


J’ai découvert l’écrivaine bourguignonne Françoise Lefèvre grâce à son ouvrage « Le petit prince cannibale », couronné par le prix Goncourt des lycéens en 1990.

 

L’auteure confie combien il faut d’amour, de souffrances et de luttes pour s’accomplir : écrivaine et mère.

Ecrivaine, celle qui est tenue à l’écriture par Blanche, l’héroïne qui s’impose et se maintient en elle. Mère, celle qui est tenue à la vie quotidienne par son enfant autiste, pour lequel elle livre bataille sans relâche, dans les situations apparemment les plus ordinaires, au risque de l’incompréhension voire de la violence des « autres » : « Souvent, tu me prends la main et la portes à ma bouche. C’est pour me signifier que je dois continuer à te parler. Alors, je te redis ce poème de Rimbaud, je te relis Le Petit Prince, ce conte d’Andersen ou une fable de La Fontaine et puis, je te dis des mots à moi qui vont à la recherche de tes mots engloutis comme des épaves gisant au fond de toi. Tes mots prisonniers. Parfois, dans notre dos, on doute. On ricane. Fuyons, Sylvestre. Fuyons l’indifférence. Les pensées qui tuent. Avançons vers notre demeure, notre château, qui, je te le jure, ne sera pas vide. »Je garde pour ce roman une tendresse particulière, car Françoise Lefèvre y aborde avec beaucoup de délicatesse et de franchise les conflits qu’elle dut affronter, et pourtant concilier, pour répondre aux exigences de son héroïne en même temps qu’à celles de son fils porteur d’autisme, qui réclamaient chacun sa présence et son implication.

« Surtout ne me dessine pas un mouton », paru en 1995, peut être considéré comme la suite du « petit prince cannibale » : c’est avant tout le texte de son fils, cet enfant d’elle, qui l’amène à dire adieu à l’écriture, au moins pour un temps, le temps qu’il faudra pour que ce petit garçon sorte de son autisme.

A aucun moment, Françoise Lefèvre ne tombe dans le pathos, le nombrilisme pleurnichard, la révolte stérile : l’objectif est de construire le bonheur de vivre pour son fils, avec lui, selon ses besoins à lui. Il faut avancer, oser …

« J’ai dit adieu à l’écriture. Adieu aux mots. Je n’ai plus ni silence, ni solitude,ou si peu. Mais je ne veux rien regretter. Tu vaux bien des milliers de pages blanches qui resteront blanches à jamais. ».

 

Ainsi plongée depuis longtemps, pour son malheur ou son bonheur, dans la relation à l’autre, portée par la passion des mots, convaincue qu’il faut OSER écrire, Françoise Lefèvre animera un atelier d’écriture dans un collège d’un quartier populaire de Dijon. Elle affiche dans le hall cette information :

« Si tu entends des mots

Si ces mots se pressent dans ta tête

Si tu n’as pas peur de les écrire,

Alors, OSE

Viens me rejoindre à l’atelier d’écriture.

Toi aussi, tu peux ECRIRE

Aussi librement que tu respires.

Je peux t’aider

L’écriture tient une grande place dans ma vie.

Avec toi, je veux bien partager

Ce que je connais. »

 

Cette expérience est relatée dans « En nous des choses tues – pour une autre approche de l’écriture au collège » (2000). C’est d’abord et avant tout aux enfants que s’adressent ses remerciements : « Je remercie tous ces enfants de m’avoir ouvert un peu plus les yeux sur le monde et de m’avoir fait comprendre ce qu’il leur manque. »

 

Oui, Françoise Lefèvre a « les yeux ouverts sur le monde », plus exactement le monde du quotidien, celui qui l’interpelle sans cesse alors qu’elle s’installe pour écrire.

Car écrire est un acte pour elle devenu évident, depuis ce jour où elle décida, parce que c’était son ultime secours, de coucher sur le papier l’histoire qu’elle connaissait le mieux : la sienne. Comme elle eut raison de présenter les premiers feuillets de son roman à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert qui s’enthousiasma : « Vous êtes un écrivain né. Alors, écrivez ! ».

« La première habitude » obtint, en 1975, le Grand Prix des lectrices de Elle. Le lecteur pénètre ici dans l’existence misérable et désolante menée par une jeune femme amoureuse jusqu’à être humiliée, jeune mère abandonnée jusqu’à être séparée, et enfin écrivaine authentique jusqu’à être sauvée par l’écriture. Une rédemption et une évidence : « même sans prendre un crayon, j’ai toujours écrit. Ecrire est devenu pour moi une manière de combler le temps entre l’intolérable naissance et l’intolérable mort. »

Le poète André Hardellet, malheureusement encore trop méconnu aujourd’hui du grand public, ne s’y trompa pas non plus. Il fut si impressionné par les qualités de ce premier roman, qu’il en assura lui-même la promotion d’une manière pour le moins originale. Françoise Lefèvre me raconta un jour que brandissant le livre, il avait parcouru les librairies de son arrondissement parisien en criant : « Il faut acheter le livre de cette fille ! »

 

Depuis Françoise Lefèvre n’a cessé d’écrire, luttant coûte que coûte contre ses propres contradictions : affirmer sa liberté d’écrivaine pour s’abstraire de la vie domestique, mais demeurer la femme capable de répondre au quotidien…Sans cesse, se rejoignent, se heurtent et se confondent ces deux parts d’elle-même. C’est pourtant dans ce combat que réside la richesse de son œuvre.

 

Dans son dernier livre, « Un album de silence », paru au printemps 2008 au Mercure de France, un sentiment de lassitude que je n’avais pas ressenti dans les précédents ouvrages de Françoise Lefèvre semble se faire jour. La raison en serait-elle la tristesse de la femme soumise au temps qui passe, qui fragilise le corps et éloigne de la maison les êtres chers ? Ou bien l’inquiétude de l’écrivaine qui constate avec amertume : « Je n’ai pas vu s’enfuir les saisons. Douze mois où je n’ai rien écrit. Juste cette phrase :

Il tombe de gros flocons.

Toute une année je suis restée derrière la fenêtre à regarder tomber la neige.

J’y suis toujours. » ?

 

Françoise Lefèvre, parvenue à une étape de sa vie personnelle, s’interroge sur son métier d’écrivain, se tourne vers elle-même pour constater que « si les larmes viennent, c’est parce que le bonheur est lié à ce qui n’est plus. » Les enfants s’en vont, la mémoire parfois s’engourdit, le monde est en souffrance…

Elle nomme ce mal étrange : « la maladie de l’attachement », qui existait en elle et la faisait souffrir avant même sa venue au monde : « En plus de ma mémoire, qui elle aussi s’enfuit, une autre mémoire plus ancienne que moi me laisse un sentiment de malaise, de déjà-vécu. (…) Tout se passe comme si je me retrouvais errante, sans mémoire, dans une clairière interdite, minée, où j’aurais pénétré par effraction. »

Portée par la pensée de Gaston Bachelard, soutenue par la musique de Schubert, les tableaux « La Laitière » de Vermeer, « L'Origine du monde » de Courbet, inspirée par les contes d’Andersen, « La Petite Sirène » et « La Reine des neiges », Françoise Lefèvre tente de ne pas perdre définitivement la joie qui la prenait au corps et au cœur, naturellement, avant… : « Aujourd’hui, je l’ai compris, la perte de ce don d’aimer, de la capacité de me réjouir sont la cause de cette douleur qui ne me quitte pas. Les efforts que je fais pour reconquérir cette allégresse me semblent parfois insurmontables. »

 

En définitive c’est encore et toujours par l’écriture qu’elle va continuer à vivre : « Je ne savais pas que ce sentiment d’allégresse, maintes fois ressenti depuis l’enfance, c’était la joie. (…) Aujourd’hui restent les mots pour dire ce qui a disparu. Il est temps pour sauver les images heureuses du passé avant de tourner la page ultime de cet album du silence. »

 

Si vous ne l’avez déjà fait, n’hésitez pas à lire Françoise Lefèvre. Vous découvrirez une œuvre remarquable par la qualité de son écriture comme par la sincérité qui émane de ses ouvrages. Françoise Lefèvre est une écrivaine incontournable de la littérature française contemporaine,

 

 

Annie Raynal

 

 

Bibliographie de Françoise Lefèvre

 

Se perdre avec les ombres , Editions du Rocher, 2004

 

Alma ou la chute des feuilles , Editions du Rocher, 2002

 

L’Offrande , Editions du Rocher, 2001

 

Souliers d’automne , Editions du Rocher, 2000

 

En nous des choses tues , Editions du Rocher, 2000

 

Consigne des minutes heureuses , Editions du Rocher, 1998 (J’ai Lu, 2000)

 

Les larmes d’André Hardellet , Editions du Rocher, 1998

 

Un soir sans raison , Editions du Rocher, 1997

 

Surtout ne me dessine pas un mouton , Stock, 1995

 

Hermine ,Stock, 1994

 

La Grosse , Actes Sud, 1994 (Babel, 2000)

 

Blanche, c’est moi , Actes Sud, 1993

 

Le petit prince cannibale , Actes Sud, 1990 (J’ai Lu, 1991-2001) prix Goncourt des Lycéens

 

Mortel azur , Mazarine, 1985 (J’ai Lu, 2000)

 

Le bout du compte , J.-J. Pauvert, 1977 (J’ai Lu, 1978)

 

L’Or des chambres , 2002, J.-J. Pauvert 1976 (J’ai Lu, 1976-1992-2001) ; Editions du Rocher, 2002

 

La Première Habitude , J.-J. Pauvert, 1974, Grand prix des lectrices de Elle ; (J’ai Lu, 1976-1992-2000), Editions du Rocher 1999

 

Sur l’auteure :

 

Pierre Perrin, Les caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre, éditions du Rocher, 1998

 

Sabine Bourgeois, Une autre que moi, K Editions, 2004

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