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conte pour la nouvelle année : le "spestacle" de poésie

Publié le par Mozalyre

La nostalgie sied aux fins de saison, particulièrement l’hiver qui appelle souvent des souvenirs de tendresse liés à Noël, fête familiale par excellence, celle où l’on se réunit, où l’on échange des cadeaux.

Aujourd’hui, les médias, les magasins savent bien nous y préparer. Le racolage publicitaire démarre désormais dès la mi-novembre, parfois avant, concurrence oblige ; bientôt, qui sait, le consommateur averti pourra choisir les cadeaux de Noël en septembre, juste après les fournitures scolaires disponibles depuis le mois de juillet. Il faut dépenser et montrer la fête : illuminations, vitrines lourdement parées, étalages débordants, boîtes aux lettres saturées de prospectus, réfrigérateurs gavés, jouets bruyants et électroniques… Trop n’est jamais assez !

 

En ce premier janvier, affalée dans un fauteuil, épuisée par le réveillon, Nilette ruminait ces idées décourageantes lorsque la sonnerie du téléphone se mit à cogner sur son crâne. Elle n’était guère d’humeur à présenter des vœux mais décrocha, pour en finir. Bien lui en prit car c’était sa meilleure amie : « Allo, Nilette, c’est moi, Anna ! »

 

Nilette et Anna avaient vécu leur enfance et leur adolescence ensemble : elles habitaient sur le même palier. Une passion commune les réunissait presque quotidiennement. Elles lisaient à haute voix, passionnément, des pièces de théâtre, des romans, trop rarement des poèmes au goût de Nilette qui ne comprenait pas cet argument d’Anna : « la poésie, je n’accrocherai jamais, ce n’est pas la peine… »

 

Après le baccalauréat, chacune poursuivit des études ; elles cessèrent de partager leurs lectures. Nilette, son diplôme de pharmacienne en poche, revint s’installer dans la ville de sa naissance, succédant à ses parents à la tête de l’officine familiale. Outre la lecture, elle consacrait ses loisirs à animer une troupe de théâtre amateur et à organiser des cafés-poésie au bar de la place. Anna était devenue professeur de mathématiques et demeurait elle aussi une lectrice assidue (cependant, elle « n’accrochait » toujours pas à la poésie). Ayant rencontré à l’université un brillant étudiant espagnol qu’elle avait épousé, Anna avait accepté de le suivre à Madrid. Malgré la distance, malgré leurs chemins de vie différents, l’amitié des deux jeunes femmes restait intacte. Chaque été, elles s’organisaient pour passer quelques jours de vacances ensemble. Eloi, le fils d’Anna et Miguel, adorait Nilette, sa marraine. Celle-ci ne comptait jamais son temps pour lire au petit garçon de la poésie, surtout de la poésie, n’hésitant pas à déclamer, en forêt comme sur la plage, avec force gestes et attitudes choisies, les poèmes qui l’enchantaient. Anna l’écoutait d’une oreille discrète.

 

Nilette sourit en reconnaissant la voix d’Anna qui lança joyeusement : « Ma Nilette, je te souhaite une très bonne année ! Tu la démarres bien j’espère ?

─ Trop mangé, trop bu, trop dansé, couchée tard, levée matin, c’est pas ça qui fait du bien… Bonne année à toi aussi ! répondit Nilette d’une voix pâteuse.

─ C’est lourd à tenir, hein, une gueule de bois ?

─ …

─ Il faut absolument que je te raconte le noël d’Eloi. Cette année, Miguel n’a pas pu prendre de congé, alors on est resté en petite famille. Tu penses bien que ça n’a pas empêché le père Noël de passer chez nous de la part des grands-parents ! Bon, quand Miguel et moi avons déposé les deux gros paquets au pied du sapin (oh, toujours le même sapin artificiel, tu sais, pour éviter de balayer les aiguilles…), chacun a remarqué que leur volume et leur poids semblaient identiques, mais sur le moment cela ne nous a pas interpellés. Miguel a juste constaté que cette année encore les cadeaux des grands-parents avaient dû coûter cher au père Noël, mais qu’en tout cas les papiers d’emballage étaient très beaux.

─ Bah, aujourd’hui pourvu que ça clinque, soupira Nilette

─ Quant au cadeau de notre père Noël à nous, il était bien petit à côté des deux autres. Nous avions choisi, cela va certainement te surprendre, (Anna poursuivit en détachant chaque syllabe) une an-tho-lo-gie de po-é-sie destinée aux enfants.

─ J’ai du mal à te croire ! s’étonna Nilette

─ C’est vrai que la poésie, Miguel et moi, euh... Mais, apparemment, notre fils est différent ! Te souviens-tu, cet été, lorsque tu l’as emmené écouter des lectures de poèmes à voix haute ?

─ Ah oui, belle soirée où j’aurais aimé que tu m’accompagnes, enfin…

─ J’ai un peu hésité, tu sais. En vous préparant, vous paraissiez si heureux… Me croiras-tu si je te confie qu’une image m’est revenue à l’esprit à ce moment-là ? Je nous ai revues, quand on lisait toutes les deux. Tu te rappelles ?

─ J’y repense souvent et cela me manque parfois, murmura Nilette.

─ Moi aussi, mais il nous reste le souvenir, répondit Anna d’un ton très doux. En tout cas, depuis la rentrée, mon Eloi, quand il a une poésie à apprendre, il la lit d’abord devant nous, à la fin du repas comme au « spestacle ».

Nilette s’écria : « Voilà donc un enfant gagné par un virus qui risque de lui coller à la peau longtemps ! Et a-t-il aimé ce cadeau, petit, petit, petit ?

─ Oh, il ne l’a pas vu tout de suite ; tu penses bien qu’il a été attiré directement par les deux gros, gros, gros. Mais, premier déballage, première déception : c’est un jeu de société qu’il a déjà !

Du coup, il se précipite sur le second. Et, deuxième déception : le même jeu ! Je crois que nous nous rappellerons longtemps son regard perplexe… et à mon avis le père Noël aussi ! Avec un soupir désabusé, il nous lance : « J’ai bien l’impression que le père Noël, il n’a pas lu ma lettre ! » et il fond en larmes.

Miguel a essayé de le consoler en lui expliquant que ce vieux Noël a beaucoup de travail, peu de temps, pas assez de lutins ni de rennes, enfin bon, tout ce qu’un père peut trouver comme raisonnement absurde pour consoler son gamin. En désespoir de cause, Miguel est allé chercher le petit paquet et propose à notre fiston de l’ouvrir. Eloi lui a répondu : « Mouais » manifestement déçu. Enfin, il déchire sans conviction le papier, feuillette le livre, avec une moue comment dire…

─ Dubitative ?

─ Oui, tu as le mot. Et puis il s’arrête sur une page, commence à lire et sans transition, il lance un : « SUPER ! » tonitruant en se mettant à sauter de joie devant Miguel et moi, ébahis. Il nous prend par le bras, nous fait asseoir sur le canapé, se place debout face à nous et lit. Ecoute, c’est magnifique :

 

Un astre luit au ciel et dans l’eau se reflète.

 

Un homme qui passait dit à l’enfant-poète :

« Toi qui rêves avec des roses dans les mains

Et qui chantes, docile au hasard des chemins,

Tes vains bonheurs et ta chimérique souffrance,

Dis, entre nous et toi, quelle est la différence ?

 

— Voici, répond l’enfant. Levez la tête un peu ;

Voyez-vous cette étoile, au lointain du soir bleu ?

 

— Sans doute !

                           — Fermez l’œil. La voyez-vous, l’étoile ?

— Non, certes. »

 

                           Alors l’enfant pour qui tout se dévoile

Dit en baissant son front doucement soucieux :

« Moi, je la vois encore quand j’ai fermé les yeux. »

 

A la fin du poème, Anna et Nilette demeurèrent silencieuses, laissant résonner en elles les mots du poète. Anna interrompit leur méditation d’un soupir : « C’est beau. C’est L’enfant et l’étoile de…

─ Catulle Mendès.

─ Ah, tu connaissais ?

─ Oui, c’est un des poèmes qui avait été présentés au spectacle dont on parlé tout à l’heure. Eloi l’avait trouvé… « SUPER ! » : toute la salle a été au courant.

─ Et attends, reprit Anna, ce n’est pas la fin de l’histoire. Quand il a eu fini sa lecture, après nos applaudissements, Eloi est monté à sa chambre. On ne l’a pas entendu s’agiter de la matinée. Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller espionner et par la porte entr’ouverte j’ai vu mon petit bonhomme, allongé sur le parquet, en train de lire à haute voix, à son rythme de gamin. Je ne suis pas sûre qu’il ait compris tout ce qu’il a lu. »

 

Nilette ne put retenir son rire : « Anna, tu restes encore persuadée que comprendre la poésie n’est pas donné à tout le monde, tu te places d’emblée parmi les « incapables » et par-dessus tout, tu y inclues ton fils.  Tu sens bien si tu l’as aimé ou pas, ce poème ?

─ Ben oui. Il me touche. Je suis incapable d’expliquer pour quelle raison, mais il me touche et m’émeut.

─ Et bien voilà ! En poésie, Anna, il ne s’agit pas de comprendre ou raisonner, r-a-i, il s’agit avant tout et tout simplement, de laisser résonner, r-é, et d’accepter d’être pris par l’émotion.

─ Je pense que tu as raison. Oui. Voici un excellent motif pour nous organiser encore des vacances en commun et aller ensemble à un « spestacle » de poésie.

─ C’est un vœu simple à satisfaire pour continuer à voir les étoiles même les yeux fermés.

─ Euh… Alors à bientôt !

─ A très bientôt, Anna !

Nilette allait raccrocher quand un cri dans l’appareil retint sa main : « Bonne année ! Je te signale que je prononce très bien « spectacle » maintenant ! »

 

Annie Raynal - Tous droits réservés

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corina 29/12/2010 21:03


Enfin une nouvelle "nouvelle" écrite de tes mimines ! Je te félicite car elle est "super". Bonne Année