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André Hardellet

Publié le par Mozalyre

(Article paru dans la revue de création littéraire Florilège N° 124 - Sept. 2006)

 

Nombre d’entre vous doivent se rappeler encore la chanson "Bal chez Temporel", ainsi, peut-être, que son compositeur et interprète : Guy Béart, et, qui sait, sa créatrice, la chanteuse Patachou, qui lança Béart et révéla également Georges Brassens, dans son cabaret montmartrois.

Mais savez-vous que cette chanson est l’adaptation musicale du poème Le Tremblay écrit par le poète André Hardellet, peu connu du grand public, voire pas du tout ? Son ami André Vers (écrivain pas mieux connu !) raconte que Guy Béart trouva par hasard ce poème chez André Hardellet et composa la musique en dix minutes : André Vers parle d’un véritable coup de foudre entre le chanteur et le texte. (1)



Le Tremblay figure dans « La Cité Montgol », premier recueil publié en 1952 aux éditions Seghers par André Hardellet qui avait déjà 41 ans certes, mais depuis plusieurs années, bien qu’en apparence installé dans son milieu d’origine, le bourgeois laissait sa place au poète…

André Hardellet est né à Vincennes le 13 février 1911 de parents bijoutiers dont il est le fils unique. En 1918, ses parents s’installent à Paris où ils dirigent une fabrique de bijoux : « les alliances Nuptia ».

Excellent élève, leur fils est promis à un brillant avenir et entame des études de médecine, qu’il abandonne en 1933 pour prendre, comme le veut la tradition dans ce milieu, la direction de l’entreprise familiale.

Mais ce ne sont pas le monde des affaires et l’assise sociale qui donnent du sens à la vie d’André Hardellet ; il préfère écrire et passer de longues heures à marcher dans Paris, sur les pas de tant d’illustres prédécesseurs :

 

« J’allais dans Paris, port de songe

Ouvert au piéton noctambule,

Avec des amis de toujours,

Embarqués vers le crépuscule

Et disparus au point du jour.

J’allais dans Paris port de songe

 

Restif, Nerval, Apollinaire,

Léon-Paul Fargue et tous les autres

Qui me montriez le chemin,

Abordez-vous les lendemains

Rayonnant sur les îles claires ?

Restif, Nerval, Apollinaire… »

(Extrait de La Ronde de Nuit, in La Cité Montgol – Seghers, 1952)

 

Le poète aime aussi pousser sa promenade vers la banlieue, celle où l’on guinchait et où l’on se promenait le dimanche au bord de l’eau :

 « Entre la Seine et les coteaux

Y’avait du bal et d’la guinguette.

Y’avait du coquin, d’la fillette

Et d’l’agrément au bord de l'eau.

(…)

Petits jardins, berges, talus,

Sirène au loin, des murs d’usine

Un accordéon en sourdine

— Et ce jour qui, déjà, n’est plus. »

(Extrait de Suresnes, in La Cité Montgol – Seghers, 1952)

 

A l’aube des années cinquante, après la guerre qu’il a faite en tant que médecin, André Hardellet retrouve avec sa bande de copains la joie d’être libre, de faire la fête, d’écouter du jazz de la « Niouorlinsse »… Il y a René Fallet et son épouse, Alphonse Boudard, Simone Marty, Guy Béart, puis Georges Brassens et André Vers avec lequel il reste en amitié jusqu’à sa mort.

En 1947, l’écrivain prend réellement le pas sur le bourgeois grâce à sa rencontre décisive avec Pierre Mac-Orlan auquel André Hardellet avait envoyé des textes. A partir de 1950, le célèbre poète à la tout aussi célèbre casquette écossaise lui donne l’opportunité d’être publié dans la revue « La Bouteille à la Mer ».

Dès lors, André Hardellet va publier plusieurs romans et recueils de poèmes, et écrira des chansons interprétées notamment par son ami Guy Béart. Plus tard, homme curieux, il s’intéressera également à la réalisation cinématographique.

 

André Breton lui-même saluera la parution en 1958 de l’ouvrage Le Seuil du Jardin dans l’auteur duquel il reconnaît un proche. Il adresse à André Hardellet une lettre enthousiaste : « Je n’ai cessé depuis lors de répéter à qui voulait l’entendre que rien d’aussi nécessaire, d’aussi convaincant, d’aussi parfait ne m’était parvenu depuis fort longtemps… » 

Néanmoins, le grand public ignore André Hardellet. « Cela le chagrine profondément. « Je fais simple, confie-t-il à A. Vers, et les gens simples ne me lisent pas. Je ne peux pas faire plus simple ». Il se sent seul. »(2)

 

Marcheur parallèle, nostalgique de son enfance heureuse, profondément attaché à ses parents, André Hardellet porte en lui une blessure d’amour ouverte à jamais et douloureuse toujours : Maimaine, la Femme, l’Initiatrice, la Première, celle qui revêt le petit garçon de son enveloppe d’homme, Maimaine que la mort lui enlève trop tôt. Il livre sa souffrance, sa quête infinie, dans son roman Lourdes, lentes… paru en 1969 chez JJ Pauvert, sous le pseudonyme de Steve Masson.

Ce dernier est un personnage déjà rencontré dans les romans d’André Hardellet, peut-être son double, en tout cas celui qui prend la peine de prévenir le lecteur : « Je vais employer des mots sales. Il le faut. Il faut que je vous tire de votre sommeil et de votre hypocrisie, que je vous explique comment çà se passe. Gueulez au charron, ameutez les pouvoirs publics tant que vous voudrez, mais accordez-moi ceci ; je reste encore bien en deçà de vos divertissements cachés, de vos ballets oniriques. »

 

Mais si « Lourdes, lentes » fut publié en 1969 par les Editions Jean-Jacques Pauvert sans aucun ennui, un petit nombre d’exemplaires numérotés, vendus exclusivement sur catalogue, fut édité par la sulfureuse (pour l’époque) maison d’édition de Régine Deforges ! Or les ligues de vertu et le ministre de la justice de l’époque, Raymond Marcellin, veillaient sur Régine Deforges (Il faut croire que cette femme dérangeait quelque peu l’ordre rétabli !) et par voie de conséquence sur André Hardellet : pornographie, outrage aux bonnes mœurs, condamnation… malgré le prestige de défenseurs tels que Pierre Emmanuel, Julien Gracq, le prince Murat, Georges Brassens, Léo Ferré, et malgré le succès de la pétition rédigée par René Fallet.

En 1974, à la faveur de l’élection présidentielle, sera prononcée l’amnistie. Mais André Hardellet aura été profondément meurtri par cette condamnation.

Certes des passages du roman sont très crus, mais l’ensemble ne peut pas choquer le lecteur, et surtout pas la lectrice qui l’aborde avec précaution, en prenant en considération l’avertissement de l’auteur. Pour moi, j’ai eu le sentiment d’une histoire racontée, sous une apparence d’homme, par un jeune garçon, en cours d’apprentissage de l’infinie découverte de la femme, apprentissage qui restera à jamais en suspens car la mort lui ravira Maimaine… Il y a malgré les apparences un respect évident de la femme, caché sous une maladresse de gamin, et surtout il y a un amour immense, perdu.

« Maimaine, ma grande, ma nourrice, ma mère, ma sœur, mon seul amour (et le Temps, lui-même, butera sur l’impossibilité de me faire démordre qu’il fut le seul). Maimaine, tes hanches de péniche, ton ventre à craquer sous le tablier bleu ou la robe de bal — et mes douze ans tout neufs. (...) 

Germaine coud, en chantant, devant la fenêtre grande ouverte de la salle à manger. Seule. Paisible. Patiente. Le menuisier perpétuel continue à planter ses clous, au village. Germaine lève la tête, regarde dehors comme si elle attendait quelqu’un ou quelque chose, mais sans grand souci.

Son visage, désespérément poursuivi sur d’autres femmes, en d’autres femmes, je l’ai devant moi. Inimitablement vrai, aussi véridique que mes douze ans ressuscités.(…)
Sa voix se répercute sous des voûtes orphiques. 

Oh ! Stève, tu en as mis un temps pour revenir de la pêche !... »

 

Aujourd’hui, « Lourdes, lentes » est en vente libre dans les librairies au rayon Littérature, non parmi la « presse spécialisée » qui elle dénie toute identité d’être humain respectable à la femme.

 

Heureusement, cette expérience judiciaire douloureuse et injuste n’empêchera pas André Hardellet de publier encore plusieurs ouvrages dont l’étrange Lady Long Solo en 1971 avec des illustrations de Serge Bajan, roman étrange aussi dans sa forme…. Je n’en dis pas plus au lecteur curieux…

 

En 1973, le recueil Les Chasseurs II (Les Chasseurs I étaient parus en 1966) reçoit le prix des Deux Magots. (3)

De ces seize poèmes en prose et un en vers émane une fantaisie désabusée : le poète ne dit pas toujours tout, offrant au lecteur un voyage au pays de l’étrange et du non fini…

« Lorsque la quintessence des archives parvient au sommet de la pyramide, au Grand Transparent qui détient le pouvoir absolu, que se passe-t-il ? On ne peut raisonnablement imaginer une fin — tout au moins une fin humaine — à la série ainsi constituée. Il est probable que le Despote ne rompt pas la chaîne et qu’il offre son trésor à quelque dieu sans nom, jamais évoqué.

Un dieu qui pourra enfin poser une « grille »sur le texte de sa morne, obscure et indéfinie création — et qui dépend lui-même d’un Maître inconcevable.

(Extrait de Les archivistes)

 

Suivra en 1973, Donnez-moi le temps : « Dans la faible mesure de mes moyens, il dépend de moi que mon Temps perdu devienne ou non du Temps regagné. »

 

Lorsque les éditions Seghers décident la publication de l’ouvrage « Paris, ses poètes, ses chansons », c’est à André Hardellet que revient la rédaction de la préface. Il en remet le texte à l’éditeur peu de temps avant sa mort, le 24 juillet 1974. En août paraît « Le promeneur imaginaire ». Suivront deux ouvrages posthumes : en 1979 : « L’essuyeur de tempêtes » et en 1986 : « L’Oncle Jules », ce dernier, illustré par Wiaz.

 

N’hésitez pas : l’univers d’André Hardellet mérite qu’on y fasse halte.

 

 


 

(1) Anecdote rapportée par Françoise Demougin dans son ouvrage « André Hardellet : une œuvre hors du siècle » - L’harmattan- 2002

(2) Françoise Demougin – « André Hardellet : une œuvre hors du siècle » - L’Harmattan, 2002

(3) Ce prix, fondé en 1933 à la terrasse du café des Deux Magots par une bibliothécaire et l’écrivain Roger Vitrac, a été attribué en 2006 à Jean-Claude Pirotte pour Une adolescence en Gueldre aux éditions La Table Ronde

 




Bibliographie

 

- Oeuvre publiée chez Gallimard

La Cité Montgol - 1952, poèmes

Le Luisant et la Sorgue - 1954, poèmes
Sommeils - 1960, poèmes
Le Parc des Archers - 1962, roman
Le Seuil du jardin - 1966, roman
Les chasseurs - 1966, poèmes
Lourdes, lentes... (sous la signature de Stève Masson) - 1969,
Lady Long Solo - 1971, avec des illustrations de Serge Dajan
Chasseurs II - 1973, poèmes
Donnez-moi le temps - 1973
La promenade imaginaire (posthume) - 1974
L’essuyeur de tempêtes (posthume) – 1979
L’Oncle Jules (posthume) – 1986, avec des illustrations de Wiaz

Gallimard publie également l’œuvre intégrale en trois volumes

 

- Préface de « Paris, ses poètes, ses chansons » - Seghers, 1980

 

- Ouvrages sur André Hardellet

 

Françoise Demougin : André Hardellet : une œuvre hors du siècle – L’Harmattan, 2002

Guy Darol : André Hardellet ou le don de double vue - Le castor Astral, 1998

Hubert Juin : André Hardellet – Seghers, coll. Poètes d’aujourd’hui, 1975

Françoise Lefèvre : Les larmes d’André Hardellet – Editions du Rocher, 1998

                                 La dernière promenade d’André Hardellet, in Consignes des minutes heureuses, 1999

Ouvrage collectif  : Présence d'André Hardellet (Dossier dirigé par Pascal Sigoda et Olivier Houbert) - Le Signe de la Licorne, 2008

 

- Thèses universitaires

 

Françoise Demougin – Etude sur l’œuvre d’André Hardellet – Angers, 1987

Philippe Claudel – Géographies d’Andé Hardellet – Nancy, 2001

 

- Pour faire connaissance avec André Vers

 

Les Editions Finitude (14, cours Marc-Nouaux, 33000 Bordeaux) rééditent « Martel en Tête » préfacé par Philippe Claudel (dont le roman « Les âmes grises » reçut le prix Renaudot en 2003)

 

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claude 08/03/2011 00:58


Bonsoir
Je viens (seulement!) de découvrir votre beau site sur Hardellet et Béart. Pourrriez-vous enfin m'expliquer ce que sont "les accordéons de Convers", dans le texte/la chanson "Tout comme avant".
C'est pour moi un mystère depuis des années... Convers, une personne? un lieu?... Merci de m'aider à régler ce mystère.


Jean-Jacques Fourmond 21/10/2010 21:02


Merci de rendre hommage à un poète délicat, à un magicien du réel, à un homme "ressemblant" comme le dit Eluard.
L'oeuvre d'André Hardellet nous donne le sentiment, j'allais dire "le sens", de la "vraie vie".


Gabriel 28/10/2009 17:07


Bonjour
je cherche la trace d'autres chansons d'André Hardellet, si quelqu'un peut m'indiquer des pistes, merci d'avance

Norbert Gabriel


Mozalyre 31/10/2009 00:44


Bonjour,,

Guy Béart a mis en musique et interprété plusieurs poèmes d'André Hardellet, outre "Bal chez Temporel" ("Le Tremblay") :
- Paris au mois d'août
- Allo, tu m'entends ?
- Tout comme avant
- J'ai retrouvé le pont du Nord

Cordialement,
Annie Raynal-Andrieu


corinne 13/09/2009 16:47

Merci de nous faire connaître de belles figures de notre poésie.

Mozalyre 31/10/2009 00:40


Ah oui, belle figure, sans hésiter !
Dans "Sommeils", André Hardellet écrit ces phrases magnifiques : "Rien qu'une guêpe bourdonnant, dehors, autour d'un cruchon. Et, avec ce faible bruit, c'est l'Eté qui entre dans la cuisine
et caresse une botte d'oignons pendue à un clou."
Pour moi, c'est un poème d'une exceptionnelle beauté, qui exprime avec des mots simples la vérité de l'été, et de mes étés...