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La lettre que Lola n'a jamais envoyée

Publié le par Mozalyre

Le 24 avril 2018

Maman,

Depuis que je t’ai quittée à la gare, je n’ai pas eu un moment de répit pour t’écrire. Le passeur a refusé que Jean parte avec nous ; il n’y avait soi-disant plus de place dans la voiture. Je ne voulais pas qu’on soit séparé, mais Jean a dit qu’on devait faire comme l’ordonnait le chauffeur. Le bonhomme s’énervait, les autres passagers aussi, alors il a bien fallu. On s’est embrassé. Les enfants pleuraient. Jean et moi faisions bonne figure mais je sentais que nos cœurs étaient brisés en mille morceaux de douleur.

Je me suis arrangée pour ne pas nous installer à l’arrière de la voiture car les portières ne pouvaient s’ouvrir que de l’extérieur. J’ai bousculé (oh Maman, je vois d’ici tes sourcils se froncer) une grosse dame pour m’installer devant. Nous étions bien serrés sur le siège passager : Victor entre le chauffeur et moi, essayant de ne pas s’appuyer sur le levier de vitesse, Lina sur mes genoux. Avant de s’endormir, elle a demandé au moins dix fois « pourquoi Papa n’est pas venu ? ». Victor me caressait la main.

Nous avons voyagé deux jours, oui, Maman, deux jours pratiquement sans nous arrêter. Les douleurs dans mon dos se sont réveillées et ne m’ont plus quittée. Pourtant, ce n’était rien à côté de la peur d’être arrêtés. Personne ne s’énervait, chacun restait à la place qu’il avait pu obtenir. J’ai raconté mille histoires aux petits, on a chanté aussi, un peu. Le chauffeur, lui, ne s’adressait à nous que pour annoncer : « arrêt clope-pipi, cinq minutes pas plus. »

Quand nous sommes arrivés à la frontière, nous étions paralysés de frayeur. Le chauffeur, à tous, a donné l’ordre de se taire. Il a ouvert sa vitre et a remis à un douanier les passeports (faux, d’emprunt, tu sais. Quelle inquiétude !). Dans la voiture, pas un bruit, nous n’osions pas respirer. Heureusement les enfants ne se sont pas réveillés. Le douanier s’est approché, le chauffeur est sorti, le douanier a fait mine de regarder à l’intérieur de la voiture, puis il a rendu les passeports au chauffeur, lui a serré la main, le chauffeur est remonté dans la voiture, il a démarré et nous sommes entrés dans ce pays inconnu. Alors, nous avons pu respirer.

A ma montre, il était vingt-deux heures. Il faisait nuit. J’étais gelée car j’avais couvert Victor avec mon manteau et Lina avec mon gilet. Jean avait gardé les valises. Où était-il ? Allait-il pouvoir nous rejoindre ? Je tremblais de froid et d’inquiétude, mais j’ai réussi à m’endormir.

C’est le chauffeur qui m’a réveillée quand il a crié : « Allez, vous êtes arrivés »

Il avait garé la voiture sur un parking désert. Une heure du matin. Personne ne bougeait. La grosse dame a demandé : « Où devons-nous aller ? » Le chauffeur a donné un grand coup de poing sur son volant : « Non d’une pipe en bois, on vous l’a dit en partant : au Bevándorlási és Állampolgársági Hivatal, à l’Office de l’Immigration ! Vous n’aurez qu’à dire B-A-H. Descendez maintenant et je vous file le plan.»

Maman, à ce moment-là, je n’ai pas pensé que j’étais libre et hors de danger. J’avais beau me dire que mes mois de prison, les maltraitances que nous avions subies, la répression policière, étaient derrière moi, j’étais perdue. Les enfants avaient faim. La grosse dame leur a donné un petit gâteau, puis elle a proposé que nous allions ensemble au BAH.

On a cherché longtemps. On a essayé de demander à des personnes de nous indiquer le chemin. Ni la dame ni moi ne comprenions. Heureusement que mon petit Victor apprend le hongrois en première langue. Il a réussi à traduire. Il nous a sauvés ! Sinon je crois que nous aurions tourné en rond toute la journée. Au BAH puis au service d’accueil des demandeurs d’asile, c’est lui qui a expliqué notre situation. Moi, j’étais tétanisée, incapable de m’exprimer. Maman, tu ne me reconnaîtrais pas.

Malgré tout, maintenant, on peut dire que ça va : nous avons une chambre que nous partageons avec la grosse dame. Elle a souffert elle aussi. On se soutient.

Depuis une semaine que nous sommes ici, les enfants ont des copains, ils jouent dans la cour. Je ne dirai pas qu’ils sont insouciants, non, ils parviennent simplement à s'approprier un bon moment quand il passe.

Jean n’est toujours pas arrivé, je n’ai aucune nouvelle. Maman, tu me manques tellement. J’espère que tout va bien à Paris. La vie est injuste. Je ne t’enverrai pas cette lettre, c’est trop dangereux de t’écrire. Je fais comme si, parce que j’ai besoin de te parler.

Je t’embrasse de toutes mes forces. Maman, prends soin de toi.

Ta fille, Lola

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Le SMS que Lola a envoyé

B1 arrivés. Voyage 1 peu dur. Fait 2mandasile. Enfants vont bi1. Jean pas encore là. A Papa dis ksava. Bises. JeTM. Lola

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